L'union nationale contre la laïcité

Les attentats abjects contre la rédaction de Charlie Hebdo et le magasin « hyper cacher » de la porte de Vincennes à Paris, les assassinats d’un agent de maintenance et de trois policiers en relation avec ces attentats, en tout 17 morts exécutés de sang froid, ont eu une conséquence politique majeure.

Ils ont donné à l’État bourgeois, à ce gouvernement et aux capitalistes dont il sert les intérêts des armes idéologiques pour chercher à imposer un climat d’union nationale favorable à la remise en cause rapide de ceux des acquis ouvriers et démocratiques qui n’ont pas été liquidés jusqu’ici.

Le gouvernement, les parlementaires, les état-majors politique – du PCF au FN – y sont allés de leurs propositions sécuritaires, allant même jusqu’à réclamer un « patriot act à la française » dans une surenchère nauséabonde, adhérant aux thèses néo-conservatrices du « choc des civilisations » et à la thématique de la « guerre contre le terrorisme » !

Chacun sait pourtant, l’histoire nous a suffisamment instruits à ce sujet, qu’il n’y a pas loin des mesures exceptionnelles, dont le gouvernement Hollande-Valls s’est fait le chantre, aux mesures d’exception, quoi qu’en dise le Premier ministre.

À la suite de ces attentats, l’indignation de millions a été instrumentalisée par les institutions de l’État. Des dizaines de chefs d’État et de ministres ont défilé à Paris, intronisés défenseurs de la liberté d’expression, tous détenteurs d’un brevet de démocratie délivré pour l’occasion par F. Hollande.

Alors et depuis, on a beaucoup parlé de la laïcité, comme toujours pour mieux l’attaquer, puisque ce qui serait une sorte d’incongruité historique heurte internationalement la sensibilité d’une extrême droite certaine, souvent religieuse, jusqu’à une certaine « extrême gauche », souvent naïve, qui a, elle, oublié les classiques du marxisme.

Aussi, nous pourrions nous poser quelques questions : pourquoi ce pays qui est la cinquième puissance impérialiste est-il une république laïque ? Pourquoi ce pays d’Europe n’est-il pas une monarchie comme il en existe encore tant et pourquoi n’y a-t-il pas ici une religion officielle ou, disons, une ou des religions reconnues, mais une société laïque dans laquelle tout un chacun peut penser ce qu’il veut et le dire ?

En conséquence, cela est-il supportable à la bourgeoisie à l’époque de la décadence impérialiste qui se caractérise comme la réaction sur toute la ligne ? Enfin faut-il défendre la laïcité ou lui préférer… Lui préférer quoi ?

Ainsi, encore une fois, nous devons revenir sur ce que représente cet acquis démocratique et sur la nécessité de la défendre, non pas comme une sorte de fétiche, de nostalgie, mais comme un point d’appui pour développer notre combat pour en finir avec le vieux monde. Commençons par quelques définitions et par cerner quelques enjeux.

Quelques définitions

Qu’est-ce que la laïcité ? C’est un principe politique appuyé sur un principe éthique. Le principe éthique est celui qui pose que chaque personne est libre de sa conscience. Libre de sa conscience, c’est-à-dire de ses croyances religieuses ou attitudes philosophiques.

Car la liberté religieuse se limite au choix d’une religion, écartant tout choix philosophique en dehors du religieux : typiquement l’agnosticisme (le fait de na pas croire en un ou des dieux) et l’athéisme (le fait de nier l’existence de tout dieu). La liberté religieuse est donc ipso facto une obligation religieuse admettant le seul choix entre des religions diverses.

La liberté de conscience, elle, élargie la liberté religieuse en englobant l’agnosticisme et l’athéisme : mieux, elle ne discerne pas entre croyance religieuse et attitude philosophique ; l’une n’est pas supérieure à l’autre; elles sont sur le même plan. La liberté de conscience implique que les personnes étant libres de leur choix, elles peuvent changer d’avis comme bon leur semble.

Le principe politique qui s’appuie sur la liberté de conscience, la laïcité, veut que les institutions religieuses et l’État soient séparés. Insistons bien : la laïcité, n’est pas une religion, mais un principe politique ! Les personnes étant libres de leur conscience, elles sont libre de pratiquer ou non les rites qui se rattachent à leurs croyances. L’État n’a pas à se prononcer sur les croyances ou attitudes philosophiques. Les organisations qui permettent la pratique de ces rites doivent être des privées, elles doivent pouvoir se constituer librement et exercer leurs activités dans le cadre des lois civiles et, cela va sans dire, pénales.

Apparaît un écueil, de taille, le cléricalisme qui prône la prédominance des idées religieuses et du clergé dans la vie publique et dans la politique. À la question « les lois divines doivent-elles s’imposer à tous » ? Les cléricaux répondent : « oui, les lois civiles doivent se soumettre aux lois divines » et en conséquence, le clergé dispose d’une voix prépondérante dans toutes les affaires publiques. Quand nous parlons ici de « clergé » c’est dans le sens le plus large, l’ensemble des dignitaires religieux, qu’il soit organisé de façon hiérarchique (catholicisme) ou non (islam sunnite) importe peu.

Le cléricalisme peut se décliner en deux variantes. Soit l’État est une théocratie et alors les dignitaires religieux exercent le pouvoir politique sans qu’il y ait le moindre degré de séparation entre institutions civile et religieuses. Il va sans dire qu’une théocratie ne connaît d’une seule religion et tolère parfois d’autres pratiques condamnant toujours l’agnosticisme et l’athéisme.

Le concordat est la seconde forme de cléricalisme. C’est celui de 1801 qui a dominé en France tout au long du XIXe siècle et qui domine encore en Alsace et en Moselle. Le concordat, est un régime de reconnaissance officielle d’une ou plusieurs religions dont l’exercice se développe dans le cadre de l’État qui salarie le clergé et finance les cultes qu’il reconnaît. C’est en définitive une forme de traité signé entre le pouvoir civil et le clergé, par lequel le pouvoir civil reconnaît une place prépondérante au clergé dans l’État.

À la question « les lois divines doivent-elles s’imposer à tous » ? Les anticléricaux répondent : « non, les lois civiles doivent s’imposer à tous quelles que soient leurs croyances ». La laïcité est donc un principe politique anticlérical car elle ne reconnaît aucune prépondérance aux dignitaires religieux.

En conséquence, dans un pays comme la France, le délit de blasphème a été aboli, en 1905. Tout au plus cette question ne devrait être qu’un objet interne à la religion concernée. Pour être encore plus clair, la critique envers une religion ou une quelconque attitude philosophique doit être libre, les lois réprimant l’injure, la diffamation, l’incitation à la haine, l’appel au meurtre, etc.

Quand nous écrivons que le blasphème ne peut qu’être qu’un délit interne, cela signifie, pour prendre un exemple, que le blasphème vis-à-vis du dogme catholique ne pourrait être reproché qu’à un catholique et dans le cadre de l’organisme qui organiserait le culte catholique : ce devrait être une simple question disciplinaire qui ne concerne pas l’État.

Il demeure pourtant que les tenant d’une société cléricale prétendent souvent que « anticlérical » signifie antireligieux. Bien entendu, c’est un amalgame qui par lequel ils veulent discréditer les partisans d’une société laïque.

Quelques enjeux

La loi de séparation de l’Église et de l’État a été votée en 1905, ceci ne met pas fin aux exigences cléricales millénaires. Le retour de l’Alsace et de la Moselle sous souveraineté française a permis une première entorse. Au prétexte que ces trois départements étaient annexés à l’Allemagne en 1905, ils sont restés sous statut concordataire après 1919.

Le concordat concerne le catholicisme, le culte réformé (protestant), le judaïsme. Les responsables de ces trois cultes sont favorables à l’extension du concordat à l’islam. Par ailleurs des responsables politiques, surtout à l’UDI ou à l’UMP, mais pas seulement, se sont souvent montrés favorables à l’extension du statut concordataire à l’ensemble du pays.

De même, le débat sur le délit de blasphème est de retour, pour son abrogation en Alsace-Moselle, voire en Allemagne – pour cause de défense de la liberté d’expression – pour sa réintroduction en France, sous prétexte de respect des dogmes religieux.

L’offensive se développe désormais sur le thème du « vivre ensemble ». Tout serait donc permis à ce titre, y compris un retour subreptice aux valeurs du régime de Vichy, avec célébration d’un nationalisme exacerbé dans tous les domaines de la vie, y compris et surtout à l’école publique.

Depuis vingt-cinq ans, la question de « l’islam de France » est un thème récurrent, en miroir avec celui de « l’islamophobie », terme qui figure désormais dans tous les discours officiels et chez les présentateurs du « JT » de toutes les chaînes de télévision.

Pour les gouvernements qui se sont succédé depuis disons cinquante ans, il ne s’agit pas de lutter contre une forme spécifique de racisme qui s’exerce à l’encontre des Arabes ou supposés tels (pour un raciste, un Kabyle, par exemple, est « un Arabe » et tous les « Arabes » sont « musulmans », ce qui est faux). En fin de conte il s’agit bien de racisme et, pour l’État, il ne s’agit pas de lutte contre le racisme.

Au nom de « l’islam de France »…

Au nom de la nécessité de « faire une place à l’islam dans la République » et de « lutter contre l’islamophobie », il s’agit pour ces gouvernements de démanteler la laïcité de l’État et de l’école publique. Insistons : le prétexte a souvent changé depuis 1919, l’objectif pour la bourgeoisie est toujours de revenir sur cet acquis démocratique qui ne serait pas advenu sans l’impulsion décisive du mouvement ouvrier à la fin du XIXe siècle.

Les cléricaux veulent imposer l’ordre dans les consciences, l’ordre républicain pour l’instant, sachant que ces derniers ont le plus souvent une conception monarchiste ou bonapartiste de la société… Quelle que soit la forme de cet ordre, les religions qui se réclament d’Abraham, judaïsme, christianisme et islam se prononcent pour la défense de la propriété privée et c’est ce qui importe à la bourgeoisie en ces temps agités où la révolution prolétarienne menace.

L’État bourgeois veut l’ordre dans les consciences, depuis la chute du Mur de Berlin, il doit trouver un remplaçant au stalinisme ; il veut également faire des économies et transférer ce qui relève encore de la « solidarité nationale », du service public et de l’impôt associé à la cotisation sociale, le transférer à l’action charitable, caritative au don volontaire, défiscalisé et subventionné. La solution s’offre à lui sous la forme d’institutions qui veilleraient à ce que les « mécréants » soit écartés de la soupe populaire.

C’est pourquoi, depuis le précédent scandaleux de la cathédrale d’Évry, construite en partie avec de l’argent public, en contradiction avec la loi de 1905, les édifices religieux ont poussé comme des champignons subventionnés par les communes, départements et régions, grâce à la décentralisation et en fonction des intérêts des nouveaux pouvoirs féodaux.

C’est pourquoi, chaque « incident » autour de signes religieux, du contenu des cours, des pratiques alimentaires sert à rappeler le « principe » de la laïcité, sans jamais la définir il faut le souligner, rappel qui est immédiatement suivi d’un renforcement des subventions aux établissements scolaires privés, la plupart du temps, confessionnels (catholiques essentiellement, juifs souvent et désormais aussi musulmans) ; suivi d’une extension de l’enseignement du « fait religieux » sous toutes les variantes : sous le voile islamique se cachent les évêques catholiques ; suivi d’une plus grande ouverture du champ politique à expressions de dignitaires religieux le plus souvent sous une forme « œcuménique » : prêtre, pasteur, rabbin, imam.

Il en va de « la laïcité » comme du Code du travail : la bourgeoisie française, comme les institutions européennes, préfèrent maintenir le terme pour mieux le vider de son contenu, ainsi elle escompte éviter l’affrontement et peut s’appuyer sur ceux qui, se réclamant du mouvement ouvrier, vont être ses meilleurs alliés, paralysés par la honte du passé (et du présent) colonial dont seule la bourgeoisie devrait porter le fardeau.

Trotsky, polémiquant avec J. Burnham questionne ce dernier : « (…) peut-être voulez-vous dire que la religion n’a aucune importance politique ? Qu’il serait possible d’être en même temps un homme religieux et un communiste conséquent, un combattant révolutionnaire ? Il est peu probable que vous vous risquiez à proférer une pareille affirmation. Évidemment nous nous comportons avec prudence vis-à-vis des préjugés religieux d’un travailleur arriéré. S’il désire combattre pour notre programme nous l’acceptons comme membre du parti. Mais en même temps notre parti l’éduquera avec persistance dans l’esprit du matérialisme et de l’athéisme. (…) Dans la bourgeoisie instruite il y a pas mal de gens qui ont rompu individuellement avec la religion, mais ils gardent leur athéisme exclusivement pour leur consommation personnelle. Ils pensent en leur for intérieur et disent souvent en public qu’il est utile au peuple d’avoir une religion. »

Voici exposée succinctement par Trotsky ce qui est la position du GSI pour la IVe Internationale. C’est effectivement un débat d’une grande actualité et les organisations qui se réclament – de moins en moins ? – de l’héritage de Trotsky devraient y réfléchir et abandonner cette attitude condescendante et paternaliste vis-à-vis des travailleurs et jeunes, musulmans surtout : car si tout est dans « Le » livre, alors rien n’est dans le programme de la révolution socialiste. Et, nous ne parlons pas, là, de jeunes « cathos » intégristes convertis au salafisme…

En conséquence, sur cette ligne aucun travailleur ne pourrait être gagné au programme s’il n’est athée, et mutatis mutandis, les trotskystes devraient-ils abandonner leur combat et se convertir à une religion ou une autre en fonction de leur environnement pour faire du para-syndical, de l’associatif et du… caritatif ?