Défendre les libertés démocratiques

La lutte des classes est le moteur de l’histoire. Les acquis ouvriers et démocratiques sont des produits de l’histoire qui résultent de l’établissement d’un rapport de force entre des classes aux intérêts divergents, antagoniques. Il en va de la laïcité comme des autres acquis démocratiques et c’est pour cela que, comme l’un d’eux, elle doit être défendue.

Ne nous trompons pas, les acquis démocratiques ne sont pas les fruits de la seule lutte de la bourgeoisie contre la noblesse, même s’ils se rattachent en définitive au mouvement de la révolution bourgeoise. Nombre d’acquis démocratiques sont dus à la mobilisation du prolétariat qui a, en quelque sorte, ébauché un pont entre la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne au moment où la bourgeoisie devenait une force entièrement contre-révolutionnaire au tournant des XIXe et XXe siècles.

Un préalable économique

La démocratie bourgeoise apparaît dans l’histoire à un certain stade de développement des forces productives de l’humanité. Le capitalisme, comme stade de développement supérieur au féodalisme, est le préalable à la démocratie bourgeoise. Cependant, la démocratie bourgeoise, symbolisée par le régime parlementaire, est une démocratie pour les bourgeois.

Le vote censitaire réserve ce droit à ceux qui possèdent les moyens de production et d’échange, de même que, seuls, ils se réservent le droit de réunion, d’organisation, de pétition, d’expression à travers une presse libre, mais bourgeoise. À ce stade, les travailleurs sont exclus de ces libertés ; il leur faudra se mobiliser pour imposer les libertés ouvrières comme le droit de grève. Il leur faudra se battre pour étendre le champ de la démocratie bourgeoise à toute la société, imposant le suffrage universel et, en France, la laïcité de l’État et de l’école publique.

Toute la société ? Non, en fait le développement du capitalisme se produit de manière inégale et combinée, c’est-à-dire qu’il n’avance pas partout de façon linéaire, avec des reculs même et pas au même rythme. Ceci tient aux conditions de son apparition, en Europe et en Amérique, puis à son expansion au reste du monde à travers deux phases de conquête coloniale.

En définitive, le capitalisme a terminé sa conquête de la planète à la fin du xixe siècle, imposant son marché désormais mondialisé où dominent les monopoles et l’exportation des capitaux, ce que Lénine nomme l’impérialisme. Dans ce monde, les puissances capitalistes dominent, les semi-colonies leur sont subordonnées, disposant d’une relative indépendance de gouvernement seulement. Les colonies, elles, sont sous la totale domination des puissances impérialistes.

Le capitalisme pourrissant, à son stade impérialiste, ne saurait amener l’ensemble de la planète au plus haut degré de développement alors même qu’il ne se maintient qu’en détruisant les forces productives, à commencer par l’homme. Il n’est pas étonnant, dès lors, que des vestiges importants de féodalité – et même une extrême arriération – perdurent dans le monde. Aussi, la « simple » démocratie bourgeoise est-elle contradictoire avec la persistance d’une société féodale, « tribale » quand les éléments de barbarie se renforcent à chaque instant.

Pourtant, les « grands » de ce monde, les dirigeants des puissances impérialistes affirment haut et fort, tous les jours, que leur but est « la » démocratie et qu’ils sont prêts à tout, y compris à faire la guerre, pour l’étendre au monde entier. Interrogeons-nous : de quelle démocratie s’agit-il qui se propagerait à coups de canon, à la pointe des baïonnettes ?

Démocratie ou « dictature constitutionnelle » ?

Les peuples opprimés rêvent de liberté et de prospérité, ils veulent leur indépendance et cherchent la voie d’un combat victorieux. De même, les travailleurs du monde entier voudraient conquérir de nouveaux droits, de meilleurs salaires et conditions de travail, mettre fin au chômage, mettre un terme définitif à l’oppression, à l’exploitation.

Quand les peuples opprimés et les travailleurs revendiquent la démocratie, ils revendiquent le droit de s’organiser pour voir satisfaire leurs légitimes revendications.

Heurts entre policiers et manifestants à Seattle lors du sommet mondial de l'OMC (1999)

Affrontements entre policiers et manifestants à Seattle lors du sommet mondial de l’OMC (1999)

Quand les patrons de sociétés transnationales et les chefs d’État parlent de démocratie, ils veulent la liberté totale d’agir pour les actionnaires et les conseils d’administration des monopoles capitalistes, ils exigent la liberté d’enfoncer la planète dans la misère et la désolation et cette exigence, ils l’habillent des oripeaux de la démocratie bourgeoise dont ils s’acharnent en réalité à démanteler le moindre acquis, poussant le monde vers la barbarie.

La démocratie dont parlent les capitalistes n’est que l’apparence de la démocratie : elle n’est qu’un cadre politique où les « citoyens » sont appelés à désigner des gouvernements serviteurs des exploiteurs. Ainsi, alterneraient au pouvoir une « gauche » démocrate et une droite « républicaine » sans espoir de sortir de ce piège « démocratique ».

Une suite ininterrompue de gouvernements appliquerait la même politique au service du capital sous l’égide d’une constitution immuable, celle de l’« économie de marché ouverte dans laquelle la concurrence est libre et non faussée » à l’instar de cette phrase qui cadre tout le traité constitutionnel de l’Union européenne.

Aussi, personne, aucun « démocrate » ne s’est offusqué de ces procédures « démocratiques » qui ont vu se reproduire la même mascarade en Tunisie, en Égypte et ailleurs : une élection présidentielle, dans le cadre constitutionnel du précédent régime, élection qui précède celle d’une assemblée constituante qui n’a donc rien de souveraine, assemblée qui doit entériner le régime présidentiel et le bipartisme pour se voir reconnaître par la « communauté internationale », c’est-à-dire, et entre autres, le G20, le FMI et la Banque mondiale !

Mieux, la « procédure démocratique » n’est-elle pas le meilleur cadre, le plus « démocratique », pour obtenir des représentants du « peuple » la soumission volontaire à des mesures exceptionnelles et autres lois d’exception ? Mesures qui s’imposent au nom de la sécurité des « citoyens », de la lutte contre la délinquance et contre le terrorisme. Elle même une lutte sans fin s’entend car les plans comme « Vigipirate », en vigueur depuis 1995 (!), ne demandent qu’à être dotés de nouveaux « niveaux » toujours plus restrictifs

Car, enfin, de quoi s’agit-il ici ? D’obtenir du peuple et, surtout, essentiellement des travailleurs l’abandon consenti de leurs droits et acquis, par la voie démocratique : cela s’appelle la réaction démocratique ou la dictature constitutionnelle. Allez manifester, si tout rassemblement est interdit « pour votre sécurité » ; allez vous réunir, sous la surveillance de la police « pour votre bien ».

La défense et l’extension des libertés démocratiques

On pourrait citer T. Jefferson : « Si tu es prêt à sacrifier un peu de liberté pour te sentir en sécurité, tu ne mérites ni l’une ni l’autre. » Ainsi, le recul de civilisation peut prendre le masque de la démocratie et prend toujours prétexte de la lutte contre l’insécurité : le démantèlement de la protection sociale, des retraites, de l’instruction publique, de l’hôpital public s’effectue par le biais de la privatisation pure et simple, mais aussi par un retour à la charité qui se substitue à la solidarité assurée, elle, par des services publics.

Tout ceci est imposé par la « voie démocratique ». De même, la communauté religieuse tend à reprendre le contrôle du cerveau de ses membres avec l’appui de l’État dont le but est l’ordre social pour le plus grand profit des capitalistes. L’État bourgeois impulse le communautarisme, alors même qu’il le dénonce en paroles, car il y trouve un double intérêt : les chefs des communautés « ethniques », ou religieuses, maintiendraient l’ordre, la division des travailleurs progresserait bien au-delà de ce qu’ont pu imposer les bureaucraties syndicales jusque-là.

C’est bien pour cela que la laïcité est attaquée ; la bourgeoisie veut une société cléricale, dans laquelle les femmes sont tenues comme subalternes, une société plus conforme au capitalisme décadent qui considère comme insupportables les libertés jadis concédées ou conquises.

Chaque fois que le capitalisme s’affirme plus libre, ce sont les travailleurs qui le sont moins. La déréglementation a pour corollaire la restriction des droits ouvriers, la limitation du droit de s’organiser de façon indépendante, de manifester, de faire grève. Déjà, dans certains pays, la grève, l’occupation du lieu de travail sont qualifiés d’actes de terrorisme !

C’est bien pour cela que la liberté d’expression doit être défendue, comme la laïcité, toutes deux attaquées au nom du « vivre ensemble » qui cache un retour du délit de blasphème par le biais d’un appel à l’autocensure des journalistes. Il en va de même du droit à la contraception ou à l’avortement, du droit d’organisation, de manifestation, de grève. Demain, ces libertés devront être élargies, cependant ce combat ne peut désormais être mené que par le prolétariat car la bourgeoisie est, depuis plus d’un siècle, une force totalement contre-révolutionnaire.

Le renversement de la bourgeoisie, la fin du capitalisme comme mode de production dépassé sont la condition pour la sauvegarde et l’extension des libertés démocratiques dans l’intérêt du prolétariat et des couches exploitées de la société. C’est pourquoi ce combat essentiel, vital, est indissolublement lié au combat pour le socialisme.

L’objectif est le socialisme

Le mot d’ordre de la démocratie a été le levier dont s’est servie la bourgeoisie pour renverser l’ordre établi, mettre fin à l’Ancien Régime. Le prolétariat doit se saisir de ce levier, non seulement car la défense des acquis démocratiques permet de mener la lutte vers le socialisme dans des conditions nettement plus favorables qu’en l’absence de tels acquis mais aussi parce que le mot d’ordre de la démocratie peut être un levier pour la mobilisation de toutes les couches exploitées contre la bourgeoisie, contre l’État qui est à son service.

Cependant, la démocratie ne doit pas être une fin en soi, notre mot d’ordre n’est pas « la démocratie jusqu’au bout » ; ce serait un obstacle à la révolution socialiste. En effet, la mission historique du prolétariat est l’établissement d’une société bien plus démocratique que la plus démocratique des sociétés bourgeoises. C’est le socialisme qui consiste à remettre le monde sur ses pieds, à donner tous les pouvoirs à ceux qui produisent tout mais ne possèdent rien, ceci à l’échelle du monde, car le socialisme ne saurait se concevoir dans un seul pays, si grand fût-il.

En résumé, on pourrait dire que les libertés démocratiques doivent être défendues, maintenues, face à la bourgeoisie dont la politique peut se résumer par l’expression de Lénine « la réaction sur toute la ligne », qu’elles sont un cadre nécessaire qui permet de mener dans de meilleures conditions le combat pour le socialisme, qu’elles ne constituent pas une fin en soi mais un point d’appui pour renverser l’ordre établi et construire une société socialiste, mille fois plus démocratique.