Quelques réflexions sur la révolution dans les pays arabes

Ces dernières semaines ont été traversées par d’importantes manifestations au Liban contre la corruption, par des grèves ouvrières en Égypte et par un retour de la mobilisation de la jeunesse Tunisienne, marquant la continuité des révolutions débutées en 2011. Alors que la contre-révolution se déchaîne, notamment en Syrie, où en est le « printemps arabe » ? Quelles perspectives politiques les révolutionnaires peuvent avancer dans la région ?

La jeunesse Tunisienne reprend le pavé

Il y a 5 ans déjà que la mort du jeune tunisien Mohamed Bouazizi a entraîné une vague de mobilisations qui a non seulement renversé le gouvernement de Ben Ali mais qui a aussi été le prélude d’un déferlement révolutionnaire des travailleurs et des jeunes du Maghreb au Moyen-Orient.

Manifestation contre la corruption en Tunisie (septembre 2015)

Manifestation contre la corruption en Tunisie (septembre 2015)

Ce « printemps arabe », marqué par une nouvelle génération de manifestants, ne s’appuyait pas seulement sur des revendications démocratiques contre des pouvoirs policiers et corrompus installés depuis des décennies. Dans les secousses de la crise capitaliste de 2008, l’origine de ces soulèvements était profondément économique et sociale.

Ainsi, dès les premières mobilisations tunisiennes, les problèmes du chômage et des bas salaires étaient directement imputés à la corruption du pouvoir benaliste.

Si les manifestations ont repris avec force en Tunisie en cette fin janvier 2016, c’est que les revendications profondes des Tunisiens n’ont pas changé. Les élections « démocratiques » de 2014 n’ont pas suffit à faire rentrer les travailleurs et les jeunes à la maison.

En l’absence d’un parti ouvrier, révolutionnaire et indépendant, les gouvernements qui ont succédé à Ben Ali ont confisqué la révolution aux travailleurs tunisiens et ont permis, à travers le gouvernement d’Essebsi, aux benalistes de reprendre les commandes.

Au programme ? L’application des ordres de la Banque mondiale et du FMI : paiement de la dette rubis sur l’ongle, avec coupes sèches dans l’éducation et la santé, privatisation des sociétés qui avaient été expropriées à Ben Ali, baisses d’impôts pour les grandes entreprises, développement du libre-échange dans l’agriculture et les services.

Rien n’a été fait pour les 15 % d’actifs au chômage qui attendent toujours qu’un « plan pour l’emploi » soit mis en place, ni pour les salaires qui sont toujours si bas qu’ils rendent souvent impossible un réel accès aux soins et à l’éducation.

Dans tous les pays arabes et du Moyen-Orient, les révolutions démocratiques se sont heurtées avec virulence au capitalisme et à ses agents. Chaque fois que les masses cherchent à prendre en main leur destin, la contre-révolution des classes dominantes peut manifester la plus implacable brutalité contre les populations en lutte.

Des peuples pris en étau, en Syrie…

La situation en Syrie est la macabre démonstration de la barbarie dont sont capables le capitalisme impérialiste et la bourgeoise pour sauvegarder coûte que coûte leurs intérêts et leurs profits. La révolution démocratique, économique et sociale amorcée en février 2011 a unifié rapidement tous les secteurs de la société syrienne. Le pouvoir de Bachar Al Assad a alors réagi par une répression violente. Il a immédiatement cherché à transformer cette révolution en conflit confessionnel, pour mieux la diviser et l’écraser, en s’appuyant sur la complicité active de d’État Islamique dont il a facilité la percée en Syrie (en libérant notamment des dirigeants islamistes des prisons syriennes).

Dans les décombres du camp palestinien de Yarmouk, au sud de Damas (2014)

Dans les décombres du camp palestinien de Yarmouk, au sud de Damas (2014)

En quelques mois, ce pays est devenu le terrain principal d’un imbroglio d’affrontements entre divers intérêts impérialistes et régionaux (États-Unis, France, Russie, Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Qatar, etc.). Directement ou par procuration, à travers des alliances troubles et des appuis officieux, chaque puissance joue sa propre partition, avec comme toile de fond le contrôle des ressources énergétiques de pétrole et de gaz.

Dans ce « conflit » contre-révolutionnaire, les syriens sont pris en étau entre les intérêts divergents des différentes factions bourgeoises, entre les forces loyales à Bachar Al Assad et l’État islamique, entre la politique de la terre brûlée de la Russie et les forces impérialistes états-uniennes et françaises, qui ont mis le pays à feu et à sang sous une pluie de bombes.

Le Réseau Syrien des droits de l’Homme recense plus de 192 000 morts civils, dont plus de 21 000 enfants, la majorité victime des bombes d’Al Assad. 22 millions de personnes ont perdu leur foyer.

L’économie du pays est à genou. Avant le début de la guerre civile et l’embargo de l’UE, cette dernière achetait 95% des exportations de pétrole de la Syrie (plus d’un quart de ses recettes !). Aujourd’hui, les divers groupes armés se font une guerre acharnée pour le contrôle des puits de pétrole, de gaz et des pipelines.

Le nombre de chômeurs a été multiplié par cinq dans un pays où la monnaie a perdu les 5/6e de sa valeur. Les enfants sont particulièrement victimes des problèmes sanitaires et du retour de maladies rares.(1)

Quand ce n’est pas les bombardements, la population subie vols, pillages et enlèvements quotidiens, souvent pour financer les armes des belligérants. On assiste en Syrie et en Irak à un recul de civilisation sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale qui a deux objectifs : le contrôle économique des ressources énergétiques et l’écrasement de la révolution.

… ou en Libye

Depuis l’attaque initiée par l’impérialisme français sous le gouvernement de N. Sarkozy, mais opérée pour l’essentiel par les armées états-uniennes et britanniques, règne en Libye un chaos qui a libéré de larges forces de mercenaires se livrant aux plus offrants, du Mali à l’État islamique.

Deux capitales, deux États, s’y font face, fondés chacun sur le clientélisme tribal et les trafics divers d’armes, de drogue et d’humains.

Le risque qu’une base arrière de l’État islamique ne s’ouvre dans ce pays, déstabilisant encore plus la situation économique et sociale d’une région déjà minée par les conflits, oblige les forces impérialistes à intervenir à nouveau.

Les prétextes « démocratiques » des impérialistes, États-Unis et France en tête, pour intervenir dans la région afin de défaire des gouvernements dictatoriaux, mais néanmoins alliés, alors qu’ils étaient menacés par les explosions sociales, ont fait long feu. Loin d’être un remède et une assurance pour les intérêts économiques impérialistes, ces guerres ont été la source d’un chaos généralisé qui leur échappe complètement.

Cet entêtement à bombarder les pays arabes, malgré les échecs flagrants et successifs depuis les guerres du Golfe, montre à quel point l’impérialisme est à court de solutions pour garder le contrôle et empêcher la montée révolutionnaire des masses. Le nouvel ordre mondial, cher à G. Bush père, a substitué une politique de domination par la négociation et le partenariat avec les bourgeoisies arabes, à une politique de terreur et de destruction massive.

La classe ouvrière, clé de la révolution permanente

Ces quelques exemples montrent que les révolutions démocratiques ne peuvent pleinement aboutir et répondre aux revendications des populations sans une rupture avec la bourgeoisie et le capitalisme.

Manifestation des métallurgistes en Égypte (2015)

Manifestation des métallurgistes en Égypte (2015)

C’est d’ailleurs dans les pays où la classe ouvrière est la plus développée et où elle possède une tradition de lutte organisée, en Tunisie et en Égypte, que la contre-révolution a le plus de difficultés à s’imposer.

Rappelons ainsi qu’en janvier 2011, l’armée égyptienne décidait de démettre par elle-même Moubarak devant l’imminence d’un appel à la grève générale. Depuis, les grèves n’ont jamais cessé dans ce pays.

Une coordination d’entreprises publiques et privées (dont Petrotrade qui regroupe plus de 12 000 salariés) a vu le jour en mars 2014, dont les principales revendications ont été reprises en 2015 par une coordination des travailleurs de la santé : salaire minimum, renationalisations, meilleures conditions de travail pour tous, révocation des corrompus…(2)

Cela montre d’abord que dans la lutte qui se déroule entre les classes, la bourgeoisie a hautement conscience de sa menace principale, la classe ouvrière, qui une fois mise en mouvement, peut non seulement lui prendre le pouvoir politique, mais a seule les capacités d’exproprier les capitalistes et de gérer l’économie pour satisfaire les besoins sociaux.

On voit aussi qu’en Égypte, comme dans tout pays, la classe ouvrière, mobilisée, peut unir derrière elle l’ensemble des opprimés et avancer d’autres perspectives que celles avancées par les différents secteurs de la bourgeoisie représentés par l’armée, les nationalistes ou les islamistes.

Les travailleurs de Tunisie et d’Égypte ont un rôle central dans la révolution permanente qui se joue du Maghreb au Moyen-Orient parce que leurs défaites et leurs victoires ont des répercussions politiques dans toute la région et influent sur la confiance des masses dans leur forces et leurs capacités de résistance.

Quelle position pour les marxistes ?

Il n’y a pas de possibilité d’alternative dans la région sans rupture avec le capitalisme et la prise du pouvoir par les travailleurs.

Les marxistes doivent mettre toute leur confiance dans les masses, qui cherchent des solutions pour surmonter les obstacles aux succès de leurs combats : luttes syndicales en Irak, coordinations en Égypte, coalitions en Syrie… Mais, elles ne pourront pas consolider leurs conquêtes et aller plus loin, si elles ne se dotent pas de véritables partis ouvriers, munis d’un programme d’indépendance de classe.

Il n’y a aucune perspective à travers les partis bourgeois, quels qu’ils soient, avec ou sans couverture religieuse. Les marxistes doivent tout faire pour être partie prenante des mobilisations, mais en avançant leurs propres propositions, leur programme d’action, leurs mots d’ordre de mobilisation, en étant les champion de l’unité sur une base d’indépendance de classe. Ce sont les conditions sine qua non pour construire des partis ouvriers indépendants, internationalistes, pour le socialisme.

Le problème se pose par exemple avec le nationalisme Syrien et cette caverne d’Ali Baba qu’est l’ASL (Armée Syrienne Libre). Soutenir l’ASL, sans différentiation ni caractérisation politique des forces qui la composent, s’en remettre à elle sans condition, même si nous ne sommes pas sur place, ne contribue pas à dégager une perspective de construction politique indépendante et classiste, c’est le moins qu’on puisse dire.

Pour la victoire contre Al Assad et l’État islamique, une lutte commune ou l’unité d’action avec des secteurs démocratiques est nécessaire, assurément. Mais doit-on sans s’en remettre aveuglément à eux ou se cacher derrière ? Frapper ensemble, oui, mais marcher séparément !

1) Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_syrienne#Impact_de_la_guerre_civile

2) Source : http://alencontre.org/moyenorient/egypte/egypte-quelles-perspectives-pour-la-nouvelle-vague-de-greves.html