51e congrès de la CGT, quelle(s) opposition(s) à la bureaucratie ?

Le 18 avril 2016, en pleine mobilisation contre le projet de loi Travail, la CGT a ouvert son 51e congrès confédéral à Marseille.

Après la déflagration de l’affaire Le Paon qui avait ébranlé la confédération et provoqué la désignation chaotique de Philippe Martinez comme secrétaire général, mille délégués de la première organisation syndicale étaient appelés à faire le bilan de l’activité depuis le 50e congrès, définir l’orientation pour les trois ans à venir et élire la direction confédérale.

La lutte de classe s’étant invitée dans le « déroulement des travaux », ces cinq jours de congrès ont agi comme révélateur de la situation interne de la CGT.

Un congrès, ça se prépare…

La préparation même de ce rendez-vous témoignait de l’objectif de la bureaucratie : refermer le couvercle sur le problème Le Paon et légitimer Philippe Martinez. Rappelons que la désignation de ce dernier au poste suprême avait été entachée par de grossières manœuvres, en particulier le vote favorable de la secrétaire de la fédération santé (et compagne, à la ville, du camarade Martinez) contre le mandat de sa fédération.

Verrouillage maximum, donc, de la direction confédérale, pour limiter au maximum les conséquences de la colère des bases qui se manifestait depuis des mois contre la corruption qui gangrène l’organisation, l’accélération de la mutation réformiste et le silence assourdissant de la direction dans un texte d’attaques tous azimuts contre les droits et libertés des travailleurs.

Première étape, les syndicats ont dû désigner leurs délégués sans avoir reçu les documents préparatoires. Impossible donc pour les syndiqués de donner un mandat clair à leur représentant.

Le ballon était ensuite passé aux directions fédérales pour la composition des délégations : 78 % de primoparticipants. Autant de délégués dont la direction pouvait espérer qu’ils « participent » sans trop remuer… Et pourtant !

Dernière action, l’envoi des textes. Des œuvres de plusieurs dizaines de pages, dans le plus pur style bureaucratique, dont la lecture est particulièrement ardue ; pour ceux de nos lecteurs que l’épreuve intéresserait, les documents sont en ligne sur le site internet confédéral.

Dans le contenu, un rapport d’activité sans activité, sinon la participation de la CGT aux « négociations interprofessionnelles », les journées d’action et quelques luttes locales pour mettre de la couleur. Concernant le document d’orientation, l’affirmation des fondamentaux de la ligne réformiste : l’adhésion à la CES et la défense du syndicalisme rassemblé.

Cinq jours sous tension

Voilà, en bref, pour la préparation. Tout le monde est prêt ? Que la fête commence ! Car c’est bien la première image envoyée par l’ouverture du congrès : une grande fête, commencée en musique, avec une reprise de Sans la nommer de Georges Moustaki qui chante la révolution permanente.

Étrange, nous pensions ce concept étranger aux bureaucrates du PCF et du PS qui trônent à la direction confédérale… ou est-ce plutôt une illustration de la dépolitisation galopante de l’organisation ? Passons.

L’important est qu’à l’heure où des camarades, les Goodyear, Air France et d’autres, sont condamnés par la justice bourgeoise, à l’heure où se développe une large mobilisation qui pose la question de la grève reconductible, la direction confédérale ouvre « son » congrès comme si de rien n’était. Une direction coupée des bases, c’est ça.

Ces deux questions, la criminalisation de l’activité syndicale et la construction de la grève générale, vont, dès le premier jour et jusqu’à la fin du congrès, revenir systématiquement dans les débats.

L’organisation du congrès a relégué les Goodyear à une séance le jeudi soir. Une séance qui a été un scandale. Sur le thème de la répression syndicale, deux apprentis humoristes ont fait défiler des militants victimes des attaques de leur patron ou de la justice (dont certains que nous connaissons bien à Paris : Marianne de L’Harmattan, Benoît de McDo) dans des simili-interviews. À vomir.

Les Goodyear qui ont réussi à donner une dimension nationale à leur combat contre la criminalisation de l’action syndicale au travers de leurs comités de soutien, avaient annoncé qu’ils refuseraient, à raison, de participer à ce sketch… avant de faire savoir qu’ils s‘inviteraient finalement avec leurs soutiens le jeudi. Panique à la conf’. Le service d’ordre se met rapidement en place pour muscler les accès au congrès.

Soulignons en passant que le SO est particulièrement présent, jusqu’à six contrôles des badges pour accéder à la salle. Du jamais vu selon des camarades qui ont plusieurs congrès derrière eux. Une direction qui a peur des militants, c’est ça.

La grève générale. C’est sur ce sujet que vont se manifester les opposants à la bureaucratie. « Les » car les défenseurs d’un syndicalisme de lutte viennent de secteurs politiques différents, sinon opposés, des trotskistes aux staliniens en rupture avec la social-démocratie du PCF.

Les interventions exigeant de la confédération qu’elle tire le bilan de son inactivité des derniers mois et prenne ses responsabilités en appelant clairement à la grève générale se sont multipliées. Elles ont contraint, par exemple, la tribune à refuser la parole à des délégués en mettant brutalement fin aux débats.

Illustration, avec la matinée du mardi consacrée au rapport d’activité, où le président de séance élimine 25 inscrits au prétexte que « c’est l’heure de l’apéro ». Une direction qui méprise les syndiqués, c’est ça.

L’importance prise par la grève générale a contraint la direction à agir en urgence. Pour reprendre la main, elle accepte le principe d’un appel et charge une commission à sa main de le rédiger. C’est le fameux appel du 51e congrès largement relayé par les bureaucrates depuis.

L’appel à la grève générale exigé par les militants devient sous la plume confédérale : « D’ici le 28 avril, la poursuite de la construction de l’action implique la tenue d’assemblées générales dans les entreprises et les services publics pour que les salariés décident, sur la base de leurs revendications et dans l’unité, de la grève et de sa reconduction pour gagner retrait et ouverture de véritables négociations de progrès social. »

Les permanents confédéraux nous expliquent comment mobiliser les salariés dans nos boîtes. Messires, vous êtes trop bons ! Et ils en profitent pour ajouter au passage la revendication d’un code du travail du XXIsiècle. Revendication dont le seul sens est de confirmer que la CGT est disposée à négocier un nouveau code, donc d’acter que l’organisation du droit actuel est caduque. Ça promet.

Cette affaire illustre bien le rapport de forces internes : les partisans du syndicalisme de lutte sont en capacité d’imposer une décision à la confédération (le principe d’un appel) mais butent face au poids de l’appareil (impossible d’en dicter le contenu) : les amendements que plusieurs délégués chercheront à apporter au texte seront systématiquement refusés. L’appel sera passé au vote à main levée en quatrième vitesse.

Martinez élu. Oui, et après ?

Quel enseignement de ces cinq jours ? L’appareil bureaucratique apparaît particulièrement affaibli, mais l’éclatement des opposants lui permet de se maintenir.

Nous pouvons constater cette situation à la lumière de la mobilisation en cours. La direction confédérale, Philippe Martinez en particulier, marche sur des œufs. Attention, surtout, à ne pas provoquer la chute du gouvernement par la grève générale.

Ce n’est qu’une fois le projet de loi adopté que les principales forces de la CGT ont été jetées dans la bataille. Et en ordre dispersé en plus. Les dockers, puis les raffineries, puis les transports (la SNCF en grève reconductible mais… deux jours par semaine), etc. Et malgré tout, les travailleurs se battent, les travailleurs tiennent et la mobilisation continue !

Nous n’en sommes plus aux discussions de comptoir sur « l’heure ou non de la grève générale ». C’est le moment des problèmes concrets. Comment s’organiser, comment tenir et comment étendre ! Nous relayons ici la (très) bonne initiative du syndicat info’com CGT qui a constitué une caisse générale de grève pour faire tenir les blocages. Vous trouverez le lien en bas de page.

Le dur combat contre la loi Travail a déjà donné raison aux syndicalistes de classe. Comme il doit y avoir une suite à cette lutte, quelle qu’en soit l’issue, il doit y avoir une suite au 51e congrès :

– imposer le droit de tendance,

– regrouper les syndicalistes de classe autour de principes fermes : démocratie interne, indépendance vis-à-vis du patronat et de l’État, lutte de classe,

– organiser la lutte contre la bureaucratie pour redonner le syndicat aux syndiqués !

Pour soutenir la caisse de grève nationale, lien vers l’initiative d’info’com CGT : http://infocomcgt.fr/france/item/loi-travail-solidarit%C3%A9-financi%C3%A8re-avec-les-salari%C3%A9-e-s-en-gr%C3%A8ve-reconductible.