1934-1938 : une révolution manquée

L’approfondissement de la crise économique du système capitaliste depuis 2008 n’a pas manqué d’avoir des conséquences sur la situation politique et sociale à l’échelle internationale. Qu’on en juge : délitement des partis politiques institutionnels et plus particulièrement de ceux issus de la social-démocratie et du stalinisme, vacillement des régimes politiques et d’institutions comme l’Union européenne, violentes attaques contre les conquêtes ouvrières, multiplication des interventions militaires impérialistes au Proche et au Moyen-Orient, le tout dans un contexte de lutte de classes exacerbé.

En cette année marquée par les commémorations du quatre-vingtième anniversaire des grèves de mai-juin 1936 et de l’arrivée au pouvoir des organisations du Front populaire, il n’est pas inutile de se replonger dans Où va la France ?, recueil de textes écrits par Léon Trotski entre 1934 et 1938 dans lequel la situation française et la politique des organisations ouvrières (PCF, PS et CGT) sont abordées en détail.

Cette période clé de l’histoire du mouvement ouvrier français n’échappe bien évidemment pas aux tentatives de récupération ou de réécriture. Ainsi, elle ne peut se résumer à l’obtention des deux semaines de congés payés, aux tandems et aux premiers bains de soleil sur les plages. De même, si victoire il y a eu pour certaines revendications, on ne peut occulter les responsabilités des directions politiques et syndicales dans l’échec de la révolution et dans la brutale contre-révolution qui a suivi, avant même l’entrée en guerre officielle contre l’Allemagne et l’Italie : remise en cause des conquêtes dès 1937, répression violente des grèves du 30 novembre 1938, interdiction des organisations communistes en septembre 1939.

Cette période, riche en enjeux et en enseignements, éclaire des aspects aussi importants que le fascisme et sa définition, la caractérisation des situations prérévolutionnaires, révolutionnaires et contre-révolutionnaires, le programme révolutionnaire et les revendications transitoires ou encore la politique de Front populaire.

La base de la société, c’est son économie

Le 24 octobre 1929, un vent de panique souffle à Wall Street. En trois semaines, l’indice boursier accuse un recul de 40 %, soit une perte virtuelle de trente milliards de dollars – davantage que les sommes dépensées par les États-Unis durant la Première Guerre mondiale.

Les économies des pays industrialisés sont rapidement frappées par une crise de surproduction. Les fermetures d’usine se multiplient, le chômage enfle, aggravé par l’inflation et l’instabilité monétaire. L’effondrement des profits – en France, les dividendes sont divisés par deux entre 1930 et 1935 – oblige le patronat à tout mettre en œuvre pour accroître la productivité : chronométrage, division accrue des tâches, généralisation des salaires à la pièce ou à la tâche, ce qui ne manque pas d’entraîner la déqualification des ouvriers, le renforcement des contraintes disciplinaires, l’élimination des salariés trop lents pour suivre les cadences, la baisse des salaires.

Ainsi, la crise approfondit les contradictions entre d’un côté les forces productives – le prolétariat et les moyens de production – et de l’autre les formes de propriété – privées, concentrées entre quelques mains. Au nom de ses profits, la bourgeoisie détruit des marchandises et des outils de production, impose le chômage et la misère à deux millions de travailleurs, accroît l’exploitation de ceux restés dans les usines.

La signification historique du fascisme

La bourgeoisie, unie dans la défense de ses privilèges, est en revanche divisée en ce qui concerne les réponses politiques et économiques à apporter à la crise. Le régime parlementaire s’affaiblit, comme l’illustre la valse des gouvernements (six de mai 1932 à février 1934), tandis que l’offensive ouvrière reprend dans les usines et que les scandales politico-financiers éclatent.

Certains secteurs de la bourgeoisie décident alors de passer à l’offensive, en lançant dans la bataille les organisations d’extrême droite qu’elles soutiennent depuis des décennies et parmi lesquelles on trouve les Camelots du roi, l’Action française, les Croix-de-feu ou encore les Jeunesses patriotes. À l’occasion d’une manifestation le 6 février 1934, celles-ci tentent, sans succès, d’investir l’Assemblée nationale mais parviennent tout de même à faire tomber le gouvernement.

Cet événement est révélateur de l’état d’esprit de la bourgeoisie. Consciente que le passage de la démocratie au fascisme comporte des risques de secousses sociales et que les organisations fascistes n’ont pas encore acquis une véritable base de masse, celle-ci décide de temporiser. Car « la signification historique du fascisme est d’écraser la classe ouvrière, de détruire ses organisations, d’étouffer la liberté politique à l’heure où les capitalistes s’avèrent déjà incapables de diriger et de dominer à l’aide de la mécanique démocratique ». En février 1934, l’heure n’est pas encore venue mais ce coup de force lui a au moins permis de tester la réaction des organisations de la classe ouvrière.

La trahison du Front populaire

Le 12 février, plus d’un million de personnes défilent contre le fascisme partout en France. Le succès est au rendez-vous, malgré le caractère limité donné à cette riposte par les directions syndicales et politiques : grève générale de vingt-quatre heures, dans le calme, avec reprise le lendemain. La construction de l’unité d’action, sur le plan politique comme syndical, est imposée par la pression de la base, contre la volonté des bureaucraties.

Sur le plan politique, l’unité d’action trouve sa traduction dans la politique dite de Front populaire, fruit d’une volte-face du PCF et de l’Internationale communiste qui sont passés, en quelques mois, d’une caractérisation mettant sur le même plan la social-démocratie et le fascisme à la signature d’un accord avec le parti socialiste et le parti radical-socialiste. Ce dernier, majoritairement composé par la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, est dirigé par la grande bourgeoisie et participait traditionnellement à des alliances avec la droite pour gouverner. Sous prétexte de rapprocher de la classe ouvrière les paysans et la petite bourgeoisie ruinée des villes, ce qui est la condition nécessaire du succès de la lutte contre le fascisme et de la prise du pouvoir, le PCF s’est lié les mains avec des représentants « démocratiques » de la bourgeoisie sur la base d’un programme électoral dont les principales mesures « révolutionnaires » sont une réforme de la Banque de France et un plan de relance des dépenses à la sauce keynésienne. Pour le dire rapidement, le PCF a adopté « les dépouilles du réformisme en guise de programme révolutionnaire ».

La perspective de la grève générale

À plusieurs reprises, Trotski dénonce les directions qui projettent leur défaitisme et leur mollesse sur le prolétariat, en indiquant par exemple que « la situation est révolutionnaire autant qu’elle peut l’être avec la politique non révolutionnaire des partis ouvriers » ou encore « La résistance est insuffisante ? On le met sur le dos des masses ouvrières. Comme si les partis et les syndicats se trouvaient à l’écart du prolétariat et n’étaient pas ses organes de lutte ! » Les organisations sont responsables et comptables, à leur échelle, de l’état d’esprit et du niveau de combativité des travailleurs.

En dépit de ces obstacles, les grèves de mai-juin 1936 ont été remarquables à plus d’un titre. Le coup d’envoi est lancé le 11 mai 1936. Chez Bréguet, au Havre, le licenciement de deux militants syndicaux est dénoncé par six cents grévistes qui occupent l’usine durant quarante-huit heures avant d’obtenir la satisfaction de leurs revendications. Le 13 mai, le même scénario se répète chez Latécoère à Toulouse, puis le lendemain chez Bloch à Courbevoie.

À partir du 25 mai, la métallurgie de la région parisienne bascule dans la grève. Après une brève accalmie, la grève repart de plus belle le 2 juin, se généralise et s’étend à d’autres corporations. Cette seconde vague entraîne avec elle l’industrie, mais aussi des secteurs peu coutumiers de la grève : commerce, banque, assurances, taxis ou encore cafés. Le reflux s’engage aux alentours de la mi-juin. Une troisième et dernière vague de grève se produit entre fin juin et début juillet et concerne principalement les petites entreprises de province ou des secteurs fortement syndiqués ayant initialement fait le choix de la négociation.

Au total, seuls trois départements échappent à la grève entre mai et juillet 1936. La grève n’a pas touché les chemins de fer, la poste ni les services publics, tandis que pour le secteur privé, l’ampleur est sans précédent : près de deux millions de grévistes.

L’occupation des usines, pour faire pression sur le patronat et éviter le lock-out, est l’autre phénomène marquant : sur les douze mille grèves recensées par le ministère du Travail entre mai et juin, les trois quarts l’ont été avec occupation.

Plutôt que de développer et d’unifier les luttes pour préparer la prise du pouvoir et ainsi s’opposer frontalement au fascisme, les organisations du mouvement ouvrier, PCF en tête, ont tout fait pour circonscrire les grèves, pour refroidir les prétentions, comme le résume bien Maurice Thorez, principal dirigeant communiste, dans sa réponse lapidaire à Marceau Pivert, dirigeant du courant révolutionnaire au sein du PS : « Non, tout n’est pas possible. » Au nom de la défense du gouvernement de Front populaire dirigé par Léon Blum, les grévistes durent lever les occupations, accepter l’arbitrage obligatoire avant le déclenchement des grèves et laisser échapper une occasion historique d’infliger une défaite à la bourgeoisie.

Par leur attitude, le PCF et les autres organisations ouvrières ont préparé le lit de la contre-révolution. Dès février 1937, Léon Blum annonçait la « pause » dans les réformes, tandis qu’en juin, le dirigeant de la Confédération générale du patronat français, ancêtre du Medef, publiait un manifeste de combat intitulé Patrons, soyez des patrons !. Moins d’un an plus tard, les premières remises en cause intervenaient.

Conclusion

À quatre-vingts ans de distance, les événements de la période 1934-1938 résonnent toujours. Dans un contexte national marqué par une crise profonde de la VRépublique, une politique de démantèlement systématique des conquêtes ouvrières et une mobilisation qui ne faiblit pas, en dépit des médias, des chantages, des trahisons des directions syndicales et de l’absence de perspectives claires et mobilisatrices ; dans un contexte international marqué par les importantes mobilisations partout à travers le monde, par le coup de boutoir subi par l’Union européenne, il est de notre devoir de défendre partout où nous intervenons une politique hardie, persévérante et sans concessions : socialiste et internationaliste !