Il y a 100 ans, les travailleurs de Russie prenaient le pouvoir…

La révolution russe, entamée au mois de mars 1917 a débouché sur la prise du pouvoir par les conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats, en octobre de l’ancien calendrier Julien. Il y a 100 ans, cette révolution prouvait aux travailleurs du monde entier qu’il leur était possible d’être les acteurs de leur propre histoire et de renverser l’ancien monde féodal et capitaliste dans un mouvement révolutionnaire dont Marx et Engels avaient posé les jalons théoriques et pratiques.

Cette révolution n’a pas seulement marqué profondément le XXe siècle, elle a changé la face du monde en ouvrant la période actuelle de guerres permanentes et de révolutions, de lutte à mort entre le prolétariat et la bourgeoisie. Nous ne sortirons de cette période que par la victoire des travailleurs et la révolution mondiale ou bien par le ravage d’une humanité menée par une bourgeoisie aveugle et avide, prête à sacrifier des milliards de vie humaine et notre environnement tout entier, pour gagner quelques mesquins pourcentages de profits capitalistes.

C’est pourquoi cet anniversaire doit attiser en nous l’élan révolutionnaire et la confiance dans nos capacités à combattre le capitalisme. Si nous devons commémorer cette révolution, c’est pour en comprendre les rouages et les répercutions, cette histoire est un guide pour notre action, aujourd’hui.

Pour ce premier numéro de Lutte de Classe, nous avons choisi de présenter à nos lecteurs des textes qui n’ont été que trop rarement publiés. Le 1er gouvernement issu d’octobre était non seulement composé de bolcheviques, portés au pouvoir par des ouvriers et des soldats qui voulaient voir leurs revendications de pain et de paix satisfaites immédiatement, mais aussi de mencheviques internationalistes et de socialistes-révolutionnaires de gauche.

Dès les premières semaines du pouvoir révolutionnaire des décrets instaurant de vastes mesures sociales ont été promulgués. Ces mesures semblent à première vue totalement impossible à tenir pour un pays sortant de la féodalité, et alors encore officiellement belligérant de la 1e guerre mondiale (la paix de Brest-Litovsk sera négociée dès janvier 1918). À certains égards, ces lois concernant le travail, la protection et la liberté des travailleurs étaient plus progressistes que celles en vigueur 100 ans plus tard en France !

Pourtant, la majorité des dispositions de ces décrets ont pu tenir malgré l’épuisement économique et politique qu’a connu la Russie, devenue URSS, qui a dû faire face les quatre années suivantes à la guerre féroce des armées d’Allemagne, de France, du Royaume-Uni, de Pologne, etc. alors coalisées contre la révolution.

Le travail

Cette « loi travail » bolchevique répond tout à la fois aux revendications ouvrières de travailleurs russes qu’aux nécessités de production du pays. Huit heures de travail par jour, des congés payés, 20 ans avant la France, imposition d’un temps de pause réellement réparateur, limitation des heures supplémentaires pour éviter l’exploitation et permettre le partage du temps de travail…

Décret sur la durée du travail, la limite d’âge et le travail des femmes

Décret paru le 29 octobre

1. La présente loi s’applique à toutes les entreprises et exploitations, quels que soient leur importance et leurs propriétaires, et à toutes les personnes qui y sont employées. […]

3. Le temps de travail défini par les règlements d’ordre intérieur des entreprises ne doit pas dépasser 8 heures par jour et 48 heures par semaine, y compris le temps employé à l’entretien des machines et à la mise en ordre des locaux. Les veilles de Noël (24 décembre) et de la Pentecôte, le travail se termine à midi.

4. Six heures au maximum après le commencement du travail, celui-ci doit être interrompu pour permettre à l’ouvrier de se reposer et de prendre sa nourriture. La durée de l’interruption ne doit pas être inférieure à une heure. […]

10. […] Sur le désir exprimé par la majorité des ouvriers, les jours fériés suivants : 1er et 6 janvier, 15 août, 14 septembre, 26 décembre, le samedi de la semaine sainte et le lundi de Pâques peuvent être remplacés par d’autres jours dans l’ensemble de l’entreprise ou dans un de ses services. […]

15. Dans les exploitations insalubres où les ouvriers se trouvent dans des conditions particulièrement malsaines ou bien courent des risques d’empoisonnement professionnel (ateliers à température très élevée, fabriques de mercure ou de céruse, etc.), la durée de travail fixée aux articles 3, 6 et 8 doit être réduite. […]

18. Les heures faites par l’ouvrier en dehors de l’horaire supplémentaire […] sont payées avec une majoration de 100 pour 100.

19. Ni les femmes ni les jeunes gens au – dessous de 18 ans ne doivent faire de travail supplémentaire. Les hommes au – dessus de 18 ans peuvent faire des heures supplémentaires avec l’autorisation des organisations ouvrières dans les cas suivants : a) lorsque le travail supplémentaire est indispensable pour terminer un travail qui, s’il était remis, entraînerait un danger ou la détérioration des matières premières et des machines […]

24. Dans les entreprises travaillant pour la défense nationale, l’application des règles relatives aux heures supplémentaires (articles 19 – 23) et aux suspensions de travail (articles 4 – 6) pourra être suspendue jusqu’à la fin des hostilités après accord avec les ouvriers de l’entreprise et les organisations ouvrières.

25. La présente loi est promulguée télégraphiquement et entre en vigueur immédiatement. Sa violation entraîne une condamnation, qui peut aller jusqu’à un an de réclusion.

Au nom de la République russe, pour le commissaire du Travail :

J. Larine

(Izvestia, 31 octobre 1917, n° 212)

Règlement obligatoire sur la durée du travail des employés à Petrograd

Ce règlement institué par la Douma municipale de Petrograd concerne sur l’ouverture et la fermeture des entreprises commerciales et industrielles. Pris plusieurs mois après la prise du pouvoir, il prouve que l’effervescence révolutionnaire n’a pas duré que la nuit du 25 octobre, et qu’au contraire, lorsque cela était possible, des mesures continuaient à être prise en faveur des travailleurs.

1. Conformément au décret du Conseil des commissaires du peuple, la journée de 8 heures est instituée pour tous les employés travaillant dans les entreprises commerciales et industrielles. La journée de travail pour les personnes occupées dans les bureaux est de 6 heures seulement.

2. Le travail dans tous les établissements commerciaux, dépôts, magasins, boutiques, etc., commence à 10 heures du matin au plus tôt et se termine à 6 heures du soir au plus tard. Dans les marchés, le commerce commence à 7 heures du matin au plus tôt et se termine à 3 heures de l’après-midi au plus tard. Les bureaux sont ouverts à 10 heures du matin et fermés à 4 heures. […]

4. Le commerce est interdit les dimanches et les jours fériés prolétaires. Remarque. – Les magasins vendant du pain peuvent être ouverts les dimanches de 9 heures du matin à midi, avec autorisation des organes de répartition. Cette mesure est instituée provisoirement jusqu’à solution de la crise d’approvisionnement. […]

(Izvestia, 23 mars 1918, n° 5)

La sécurité sociale

Est-il seulement imaginable que seulement un mois après la prise du palais d’Hiver le gouvernement révolutionnaire a institué un régime d’assurance sociale couvrant le chômage, la santé et les retraites des travailleurs ? C’est que la mutualisation des richesses produites par le travail assure à l’évidence un système plus stable et protecteur que les assurances privées que les capitalistes veulent aujourd’hui nous imposer !

À noter, des originalités par rapport à notre Sécu : le financement de ces assurances sociales sont entièrement à la charge des employeurs, alors que leur administration est gérée par des organisations ouvrières.

Communiqué du gouvernement sur l’assurance sociale

29 octobre 1917

[…] Le gouvernement des ouvriers et des paysans, s’appuyant sur les conseils des députés ouvriers soldats et paysans, annonce à la classe ouvrière de Russie et aux pauvres des villes et des villages qu’il va immédiatement préparer des décrets concernant l’assurance sociale complète basée sur les formules proposées par les ouvriers :

1. L’assurance pour tous les ouvriers salariés sans exception, ainsi que les pauvres des villes et des villages.

2. Étendre l’assurance à tous les genres de perte de capacité du travail, principalement aux cas de maladie, d’infirmité, de vieillesse, de grossesse, de veuvage et de mort de parents, ainsi qu’au chômage.

3. Tous les frais des assurances à la charge des entrepreneurs.

4. Compensation, tout au moins de tout le salaire, en cas de perte de la capacité de travail ou de chômage.

5. Autonomie complète des assurés dans toutes les organisations d’assurance.

Au nom du gouvernement de la République de Russie, le commissaire du peuple au ministère du Travail : A. Chliapnikov

(La Pravda, 30 octobre 1917)

Décret sur l’assurance contre le chômage

28 novembre

1. Le présent décret est mis en vigueur sur toute l’étendue du territoire de la République russe et s’applique à toutes les personnes sans distinction de sexe, d’âge, de confession, de nationalité ni de race, […]

2. Ce règlement n’est pas applicable aux personnes appartenant aux cadres des entreprises, […], ni aux personnes exerçant des professions libérales dans le cas où leur salaire régulier dépasse le triple du salaire moyen des ouvriers […]

5. Le fait et la durée du chômage sont constatés par les caisses de chômage et sont contrôlés par les bourses du travail et les unions professionnelles locales.

6. Les fonds de secours aux chômeurs sont constitués par les versements effectués par les employeurs. […]

14. Les allocations journalières versées aux chômeurs sont égales à leur salaire total, mais, toutefois, elles ne doivent pas être supérieures au salaire moyen journalier

(La Pravda, 29 novembre 1917, n° 194)

Décret sur l’assurance contre la maladie

Paru le 22 décembre 1917

L’assurance donne droit aux secours médicaux et à des allocations pécuniaires. Le secours médical est fourni par les caisses d’hôpitaux qui sont instituées dans les villes importantes (caisses municipales générales) et dans les arrondissements. […] La caisse d’hôpital donne des allocations pécuniaires en cas de : 1. maladie entraînant la perte de capacité de travail ; 2. accouchement et 3. mort (pour l’enterrement).

L’allocation pécuniaire en cas de maladie et d’accouchement égale le salaire total du malade, à partir du premier jour de la perte de capacité de travail jusqu’au jour de la guérison. Les fonds des caisses d’hôpitaux sont constitués par les versements des employeurs […]

Les caisses d’hôpital sont gérées par les assemblées des délégués des partis participants de la caisse et la direction.

La laïcité

Alors que la laïcité est constamment remise en question en France, ce décret inspiré directement par les mesures de la Commune de Paris et, donc, par une laïcité « à la française », brille par la clarté tout à la fois de son intransigeance et du souffle démocratique de liberté qu’il octroie au peuple russe.

Décret sur la liberté de conscience et les associations ecclésiastiques et religieuses

1. L’Église est séparée de l’État. […]

3. […] Toute mention d’appartenance religieuse doit être supprimée des passeports et de tous les documents officiels, quelle qu’en soit la nature.

4. L’activité des organes d’État ou autres organes officiels ne s’accompagne d’aucune manifestation ou cérémonie religieuse.

5. Le libre exercice des manifestations religieuses est assuré dans la mesure où elles ne troublent pas l’ordre public et ne portent pas atteinte aux droits des citoyens et de la République soviétique.[…]

8. Les actes d’état civil sont effectués exclusivement par les autorités civiles, dans les bureaux d’enregistrement des mariages, des naissances et des décès.

9. L’école est séparée de l’Église. L’enseignement des dogmes religieux n’est pas admis dans les établissements d’enseignement général, […] Les citoyens peuvent enseigner ou étudier la religion de façon privée.

10. Toutes les associations ecclésiastiques et religieuses sont soumises aux règles communes régissant les associations et unions privées, et ne bénéficient d’aucun privilège ni d’aucune subvention que ce soit de l’État ou de ses institutions locales autonomes ou autogérées. […]

12. Les associations ecclésiastiques ou religieuses n’ont pas le droit de propriété. Elles n’ont pas la personnalité juridique.

13. Tous les biens des associations ecclésiastiques et religieuses qui existent en Russie sont déclarés biens du peuple. […]

L’usage, à titre gratuit, des bâtiments ou objets destinés expressément au culte est, sur décret spécial des autorités étatiques centrales ou locales, concédé aux associations religieuses concernées.

Le président du Conseil des commissaires du peuple,

V. Oulianov.

N. Podvoïsky. V. Algassov. V. Trutovski. A. Chlikhter. P. Prochian. V. Menjinski.

A. Chliapnikov. G. Petrovski.

Le chef du service administratif gouvernemental, Vlad. Bontch-Brouievitch.

Le secrétaire du Conseil des commissaires du peuple, N. Gorbunov.

Petrograd, 20 janvier 1918

La liberté des peules

Terminons par un texte qui résonne particulièrement à notre conscience à l’heure où le gouvernement central d’Espagne et l’UE s’unissent contre le droit à l’autodétermination de la Catalogne.

Ironie de l’histoire, ce décret a été cosigné par Staline. Celui-là sera le premier à s’asseoir sur ces résolutions dès 1921, à propos de la Géorgie, poussant finalement Lénine, deux ans plus tard, à demander son écartement du secrétariat général du parti bolchevique. Le dernier combat de Lénine sera contre cette bureaucratie qui menaçait non seulement la révolution russe, mais derrière elle, la révolution mondiale.

Déclaration des droits des peuples de Russie du 2 – 15 novembre 1917 (La Pravda, 3 – 16 novembre 1917)

Exécutant la volonté de ces conseils, le Conseil des commissaires du peuple a résolu de se guider dans la question des nationalités sur les principes suivants :

1. Égalité et souveraineté des peuples de Russie.

2. Droit des peuples de Russie de disposer d’eux – mêmes, jusqu’à séparation et constitution d’un État indépendant.

3. Suppression de tous privilèges et limitations, nationaux ou religieux.

4. Libre développement des minorités nationales et groupes ethnographiques habitant le territoire russe.

Des décrets seront préparés immédiatement après constitution d’une commission sur les nationalités.

Au nom de la République russe, le commissaire du peuple pour les Nationalités : Ioussif Djougachvli – Staline

Conseils de lecture

Ces décrets nous sont parvenus grâce à l’excellent travail réalisé par les Cahiers du Mouvement ouvrier, dirigés par J.J. Marie. Ils sont librement consultables sur marxists.org.

Pour le centenaire de la première révolution ouvrière victorieuse à l’échelle d’un pays, nous rappelons à nos lecteurs l’existence de ces trois classiques de la littérature révolutionnaire.

L’Histoire de la Révolution russe, écrite par Trotski. Elle retrace les événements qui permettent d’expliquer comment des révolutionnaires d’un pays qui sortait de la féodalité ont pu tenter la première révolution socialiste.

Les 10 jours qui ébranlèrent le monde, de John Reed, qui permet de vivre au côté de ce journaliste l’effervescence des premiers jours de la révolution.

La révolution prolétarienne et le rénégat Kautsky, de Lénine, qui polémique en 1918 avec virulence mais précision contre K. Kaustky, pour défendre la légitimité de la révolution bolchévique et pour expliquer le sens politique et pratique de la dictature du prolétariat.