Macron livre la formation professionnelle au patronat

Par Greg

Entre les ordonnances contre le code du travail et les futures dispositions contre nos régimes de retraites, le gouvernement s’attelle à remettre en question, dans un même élan, l’assurance chômage, le statut d’apprenti et la formation professionnelle continue (FPC).

Il y a une certaine cohérence pour un gouvernement aux ordres des capitalistes à s’attaquer dans un même cycle à ces trois chantiers. Macron et ses ministres veulent faire table rase du droit actuel à la formation continue pour tous les travailleurs, y compris les travailleurs sans travail.

Le projet empeste la flexisécurité, au sens où l’entend la bourgeoisie : flexibilité maximum des travailleurs, désormais sommés à la mobilité permanente et l’acceptation de n’importe quelle formation ; sécurité maximum pour les capitalistes, dont tout le dispositif est réfléchi pour répondre à leurs besoins économiques à court terme.

La loi Delors, bientôt abrogée ?

En 1971, la loi Delors a constitué les fondements des droits actuels à la formation continue des adultes : sa définition, son financement et les droits des stagiaires. Le préambule de la loi affirme :

« La formation professionnelle permanente constitue une obligation nationale. […] L’État, les collectivités locales, les établissements publics, les établissements d’enseignement publics et privés, les associations, les organisations professionnelles, syndicales et familiales, ainsi que les entreprises, concourent à l’assurer. »

Ainsi, depuis, la formation professionnelle continue est une responsabilité nationale et collective : rien que ça !

Cette loi reconnaît un droit à se former sur son temps de travail et oblige les employeurs à participer au financement global de la formation continue.

Inscrite dans le cadre de l’« éducation permanente » des citoyens, la formation continue est alors instituée comme le droit pour chaque adulte ayant quitté les cursus de formations initiales de parfaire ses capacités, d’élever sa qualification ou encore d’acquérir de nouvelles connaissances et compétences.

Alors que la crise du pétrole pointait le bout de son nez, le texte donnait un cadre permettant aux travailleurs de s’adapter et de rebondir face aux évolutions techniques et aux instabilités du capitalisme.

On pourrait donc rire de la volonté du gouvernement de « protéger les plus vulnérables contre l’obsolescence rapide des compétences », alors qu’une loi qui a plus de 45 ans prévoit déjà cela.

Mais ne rions pas trop vite, car c’est en s’appuyant sur l’argument d’un soi-disant manque de compétences des travailleurs que le gouvernement Macron cherche à casser le cadre actuel du droit à la FPC.

Des travailleurs « responsables » de leur formation

Les premières mesures mises sur la table des négociations concernaient le compte personnel de formation (le tout nouveau CPF, mis en place par l’ANI de 2014). Les propositions du gouvernement sont limpides :

– Transformation des heures accréditées au CPF en euros capitalisables, le compte est donc possiblement alimenté par le travailleur lui-même, sur ses fonds propres… ou un crédit !

– Disparation du CIF (congé individuel de formation), solution qui ouvrait, jusqu’aujourd’hui, la possibilité la possibilité de formations longues et qualifiantes et permettant l’évolution ou la reconversion du salarié.

À travers la généralisation du CPF, le gouvernement fait d’une pierre, deux coups : faire financer leur formation par les travailleurs eux-mêmes et les cantonner à des formations courtes.

Ainsi, au nom d’une liberté individuelle à choisir sa formation (à travers une « application » pour téléphone !), chaque travailleur sera rendu responsable de son adaptation aux compétences exigées par le patronat. Et ce choix ne se limitera plus qu’à des formations qui répondent aux besoins immédiats des entreprises, et rarement à ceux des salariés dont l’intérêt professionnel est avant tout de gagner en qualification.

Ces dispositions, si nos organisations syndicales les laisse passer, sonneront la fin de la formation professionnelle permanente comme « obligation nationale » et seront un obstacle majeur à la montée en qualification de l’ensemble des travailleurs.

Le patronat est servi

Preuve de l’indolence des bureaucraties syndicales : les crispations et les tensions majeures durant la négociation se sont concentrées dans l’opposition du patronat… aux régions !

La feuille de route envoyée par M. Pénicaud aux « partenaires sociaux » favorisait d’emblée un système de la formation et de l’apprentissage aux mains d’un patronat qui aurait toute latitude pour organiser un système de formation professionnelle à sa convenance, répondant à ses stricts besoins lucratifs :

« Investir massivement dans les compétences des salariés relève d’abord de la responsabilité des entreprises. C’est à elles qu’il revient d’anticiper les changements, de faire évoluer les organisations et d’innover pour être compétitives. […] L’État doit, en la matière, dessiner un cadre légal et financier propice à ce mouvement »

La simulation officielle du gouvernement montre une précarité pour les apprentis. 614€ brut par mois pour préparer un Bac en apprentissage!

Précarité clairement affichée pour les apprentis. 614€ brut par mois pour préparer un Bac en apprentissage ! Sur la précarité dans l’apprentissage, lire ci-dessous

De quoi largement satisfaire Pierre Gattaz, qui écrit par Twitter le 16 janvier : « Sur l’attitude des régions : aujourd’hui, la question n’est pas de savoir qui collecte mais qui décide d’où investir et dans quel type de formation. ». C’est une lubie des capitalistes et des patrons, de se croire les mieux placés pour piloter l’économie d’une région ou d’un pays et ce, malgré toutes les crises et les désastres qu’ils provoquent chaque fois qu’on leur laisse plus de pouvoir.

La bataille était de taille pour savoir qui aurait le contrôle de la manne financière de l’apprentissage : environs 8,2 milliards d’euros. En préférant confier cette somme aux branches professionnelles plutôt qu’aux régions, le gouvernement assume clairement la privatisation de la gestion de l’apprentissage.

Or, cette privatisation-là est un cheval de Troie dans l’enceinte de la formation initiale et continue publique, puisque le patronat ne se contentera pas de décider à qui profitera les investissements dans les CFA (centres de formation des apprentis), mais se donnera également à cœur joie de redéfinir le contenu des diplômes professionnels. Dès lors, c’en sera fini de leur valeur dans les conventions collectives : à la clé, déqualification généralisée et baisse des salaires.

Si pragmatiquement on peut défendre les régions face aux saillies du Medef et de la CGPME, n’oublions pas que les politiques de régionalisation et de décentralisation ont toujours eu dans le viseur la privatisation qui se joue aujourd’hui.

C’est d’ailleurs pourquoi il est impossible de gagner quoi que ce soit de positif pour la formation professionnelle des jeunes et des travailleurs dans ces négociations : le patronat était d’emblée tout à son avantage, les dés étaient pipés.

L’heure ne peut pas être à la « négociation » de lois qui prévoient de détruire nos droits conquis, mais à la construction de la mobilisation de l’ensemble des travailleurs, dans un mouvement pour balayer le gouvernement, ainsi que son système, tout conçu pour favoriser le profit personnel de quelques capitalistes.

Seul un gouvernement des travailleurs, à la tête de l’État, saurait imposer une stratégie économique qui dure et qui profite à tous, en s’appuyant sur une politique de formation continue apportant à toute la société un haut niveau de qualification.

  • Le CPF 2.0
  • L'apprentissage toujours plus précaire

Le CPF 2.0

Extrait de la feuille de route du gouvernement :

« Le gouvernement mettra à disposition de tous les salariés et demandeurs d’emploi une application numérique permettant de connaître en temps réel les droits individuels acquis sur le compte personnel de formation, les offres d’emploi disponibles sur le bassin d’emploi et la région, les formations préparant à l’acquisition des compétences requises par ces emplois et les taux d’insertion dans l’emploi à l’issue des formations proposées. »

Nous voilà donc en route pour une mission de service public remplie, par une entreprise privée, à travers un logiciel propriétaire installé sur nos téléphones. Et grâce à elle, plus aucune raison de refuser un emploi : vous saurez à quoi vous former aujourd’hui pour travailler demain !

Quant à ceux qui ne maîtrisent toujours pas les nouvelles technologies de la communication, on ne peut que cyniquement vous inviter à vous payer une formation pour ça…

L’apprentissage toujours plus précaire

En permanence porté aux nues comme l’Alpha et l’Oméga de la formation professionnelle, l’apprentissage serait la solution « d’excellence » pour lutter contre le décrochage scolaire et permettre l’insertion de jeunes sur le marché du travail.

Pourtant, malgré les incitations attractives pour l’embauche d’apprentis, en crédits d’impôts, exonérations de cotisations sociales et primes, les patrons rechignent à augmenter leurs effectifs, le nombre d’apprentis stagnant autour de 450 000 par an, depuis une trentaines d’années.

Ce chiffre correspond à l’adéquation entre l’offre et la demande : ce sont, chaque année, 450 000 jeunes acceptant de travailler pour un salaire de misère, tout en suivant une formation générale accélérée, qui rencontrent 450 000 employeurs disposant en quasi permanence d’une main d’œuvre, qu’il faut, certes, former, mais à coût très bas.

Que certains soient satisfaits de leur apprentissage, ne doit pas nous faire oublier qu’un certain nombre d’apprentis en sortent sans diplôme, et bien souvent à cause d’un employeur malhonnête qui n’a pas satisfait son propre engagement vis à vis de l’apprenti. Et ces jeunes-là sortent systématiquement des statistiques de réussite en CFA.

On nous répondra que c’est aussi cela l’éducation à la réalité du monde du travail. N’est-ce pas la principale vertu du contrat d’apprentissage ?

Seulement voilà, cet argument « pédagogique » du gouvernement tombe devant la réalité du monde des capitalistes. Le Medef cherche à négocier que ce contrat ne mène pas obligatoirement à un diplôme ! Un apprenti, sous payé, oui … mais qualifié, non !

Est-ce que par hasard Gataz ne ressortirait pas du chapeau du Medef le « Contrat première embauche », que la jeunesse avait fait retiré en 2006 après quatre mois de luttes ?

 

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