Kanaky : Après le « référendum »

Contre : 45,2% ; Pour : 34,6% ; Abstention : 18,99%Le 4 novembre dernier, un référendum était organisé sur « l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie ». Le « Caillou », ce territoire du Pacifique Sud, fait partie des dernières colonies françaises, au même titre que la Guyane, la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe, Mayotte ou encore la Polynésie. Dans chacun d’eux, le racisme, le chômage, la misère, les écarts insolents de richesses, la crise économique et sociale ont alimenté une colère qui a pu éclater parmi la population ces dernières années et se traduire par des grèves générales d’ampleur. L’une des particularités de cet archipel réside dans le processus de « décolonisation » entamée il y a trente ans.

Le processus de « décolonisation »

En juin 1988, un accord entre indépendantistes, menés par Jean-Marie Tjibaou, et loyalistes, menés par Jacques Lafleur, est signé sous l’égide du gouvernement Rocard à l’hôtel Matignon. Il prévoit une période transitoire de dix années, avec des garanties économiques et institutionnelles pour la population kanake, avant un éventuel processus d’indépendance. Ce dernier est précisé par les accords Oudinot de décembre 1988.

Dix ans plus tard, un nouvel accord, dit de Nouméa, est signé sous l’égide du gouvernement Jospin. Il prévoit une autonomisation accrue du territoire par un transfert de compétences dans de nombreux domaines (éducation, travail, réglementation minière et maritime, établissements publics, police, droit civil et commercial, etc.), la mise en place d’institutions politiques spécifiques et la reconnaissance de spécificités issues de l’identité kanake. Il est enfin prévu l’organisation, à partir de 2014, de trois référendums, en cas de vote négatif aux deux premiers. Le 4 novembre, le premier d’entre eux était organisé.

Ces trente années de processus institutionnel de « décolonisation » permet de mesurer le temps gagné par la bourgeoisie, en France comme en Nouvelle-Calédonie, et le recul imposé au combat indépendantiste. Comme le soulignent à juste titre le syndicat USTKE et le Parti travailliste qui en émane, ce « référendum » a été une mascarade de démocratie. En 1998, les indépendantistes avaient obtenu que le référendum ne soit pas ouvert à l’ensemble de la population locale, afin de contrebalancer l’arrivée massive de métropolitains sur le territoire. Une liste électorale spéciale a donc été constituée, mais force est de constater que la bourgeoisie a veillé, tout au long du processus de constitution de cette liste, à ce que le peuple kanak reste minoritaire. On peut signaler, par exemple, la fraude massive – au point de susciter une condamnation de l’ONU – sur les critères d’inscription sur la liste spéciale dans la province Sud, majoritairement acquise aux loyalistes ou encore en ne prenant pas en compte automatiquement des milliers de kanaks non inscrits sur les listes électorales générales.

Une aspiration à l’indépendance

Les loyalistes pensaient l’affaire bien ficelée, d’autant plus que les sondages donnaient le vote contre l’indépen dance largement majoritaire. Mais le résultat final est bien éloigné de leurs espoirs de victoire sans partage qui aurait pu imposer l’annulation des deux autres scrutins prévus. Le taux de participation, de 81,01 %, est massif. Les partisans de l’indépendance obtiennent un résultat de 43,33 %, soit 60 199 voix contre 56,67 %, soit 78 734 voix pour les loyalistes. Le nombre de blancs et de nuls est faible (2166 voix).

Dans le détail, le vote favorable à l’indépendance arrive en tête dans la province Nord et dans les îles Loyauté, en sachant que pour ces dernières, les modalités de vote ont empêché un nombre important de kanaks de se prononcer, comme en témoigne le taux d’abstention qui frôle les 40 %. Les partisans de l’indépendance disposent là d’un réservoir de plusieurs milliers de voix. Le vote loyaliste arrive en tête dans la province Sud, en raison du poids important de la ville de Nouméa et du Grand-Nouméa. La lecture des résultats des trente-trois communes témoigne de la fracture sociale et économique qui parcourt le territoire.

Le principal enseignement est que le vote pour l’indépendance dépasse la seule population kanake et que cette revendication n’est pas rejetée par la jeunesse.

« L’esprit de dialogue »

Répartition du vote "Oui" et du vote "Non" entre le nord, majoritairement kanak et le sud. Au Nord, le Oui l'emporte.

Au Nord, majoritairement kanak, le « Oui » l’emporte.

Faisant bonne figure, la bourgeoisie a salué, par la voix de Macron, le résultat du scrutin. Ce dernier a ainsi pu faire part de « [sa] fierté […] que la majorité des Calédoniens aient choisi la France », tout en estimant que « le seul vainqueur, c’est le processus en faveur de la paix qui porte la Nouvelle-Calédonie depuis 30 ans, l’esprit de dialogue que plus rien n’entamera ».

« L’esprit de dialogue », jolie formule pour désigner la politique mise en œuvre par la France ces trente dernières années, tout d’abord, pour vider de son contenu le projet indépendantiste en s’assurant la bienveillance de certains leaders, à l’image de Nidoïsh Naisseline, aujourd’hui décédé. Celui-ci avait fondé en 1969, avec d’autres, les « Foulards rouges », un groupe radical d’étudiants kanaks indépendantistes qui, avec le « Groupe 1878 », ont été à l’origine des premières actions séparatistes en Nouvelle-Calédonie. Ces deux formations ont ensuite impulsé la création du Palika (Parti de libération kanak), premier parti politique prenant ouvertement position pour la séparation de la Nouvelle-Calédonie d’avec la France sur une base marxiste, en juillet 1975. Rapidement, il rejoint l’aile modérée et entame une carrière de notable qu’il achève sur un coup d’éclat, une intervention musclée en 2011 contre la grève des usagers de la compagnie aérienne Aircal, dont il est le président du conseil d’administration.

Ensuite, il est essentiel pour la France de gagner du temps, afin de défendre au mieux les multiples intérêts que représente le territoire. Il garantit ainsi la seule présence militaire française et de l’Union européenne dans le Pacifique sud, un espace convoité par l’Australie et la Chine. Grâce à la zone économique exclusive, la France dispose en outre de droits d’exploitation sur d’immenses zones maritimes, tant pour les ressources halieutiques que des ressources minières prometteuses (les nodules polymétalliques par exemple). Enfin, les ressources minières du territoire, notamment en nickel, sont immenses.

Pour autant, confrontée à l’aggravation de la crise économique depuis 2008, la bourgeoisie cherche à réduire les coûts de la colonisation du territoire. L’autonomie croissante donnée au territoire est ainsi un bon moyen pour elle de transférer certaines dépenses, comme le paiement des salaires des fonctionnaires. Payer moins tout en conservant la main, tel est l’enjeu.

Quel avenir pour demain ?

Penser l’avenir de la Kanaky, c’est de notre point de vue, se placer dans la perspective d’une rupture complète avec le système capitaliste, car celui-ci fait la démonstration quotidienne qu’il est incapable de garantir une vie décente à chacune et à chacun tout en préservant l’environnement.

Sans indépendance économique, tout espoir d’indépendance politique est vain, ce qui suppose de construire un programme posant les bases d’une économie tournée vers la satisfaction des besoins sociaux locaux et non plus l’accumulation de profits par la bourgeoisie blanche.

La nationalisation du secteur minier et des principaux secteurs industriels sans indemnisation des actuels propriétaires et leur réappropriation par la population est incontournable, tout comme l’est la redistribution des terres, pour en finir avec les immenses propriétés.

Cela suppose de s’inscrire dans la lutte des classes, de mener une politique visant à confisquer le pouvoir économique et politique à la bourgeoisie et à ses alliés. Cela impose également de rompre l’isolement géographique et de construire une alternative politique à l’échelle régionale, et tout particulièrement avec les populations des territoires voisins (Vanuatu, Wallis-et-Futuna, Iles Salomon, Fidji ou encore Papouasie-Nouvelle-Guinée).

Pour notre part, notre responsabilité en tant qu’organisation politique est de lutter, aux côtés de ceux qui se battent pour l’indépendance de la Kanaky et la construction d’un futur débarrassé du capitalisme !